« C’est de notre mémoire collective dont on parle ! »

Après avoir, pendant des années, recueilli le vécu des anciens pour l’Institut Culturel Basque, Terexa Lekumberri savoure l’après qui s’offre à elle. Depuis son village d’Ossès, l’ethnologue reconnue envisage de nouvelles histoires à révéler, plus intimes. De belles promesses d’humanité.

Mise à jour : 29 août 2025

Parler d’elle n’est pas ce qu’elle préfère. Alors c’est à travers les femmes et les hommes du Pays Basque nord dont elle a collecté la mémoire qu’elle nous retrace son parcours, conjugué à celui de l’Institut Culturel Basque (ICB). Une institution incontournable en Pays Basque, dont elle a pris la retraite en juin dernier. Depuis son village d’Ossès-Ortzaize, Terexa Lekumberri rembobine près de trente ans d’une vie consacrée au patrimoine basque, notamment à collecter la mémoire des anciens. De celles et ceux, qui, « au crépuscule de leur vie », ont tant à raconter de leur famille, de leur village, de leur ancrage dans ce Pays Basque aimé. Mais aussi de leur éloignement, parfois forcé, avec toujours cette envie de revenir au port familier, « là où tout a commencé »

« Itsasturiak, les gens de la mer », l’une des premières séries d’Eleketa, l’important travail de collecte, d’archivage et de diffusion de la mémoire orale lancée par l’ICB(1), raconte la vie de ces marins, de leurs femmes aussi, évidents piliers. « Moi qui suis une fille de la terre, en découvrant cette histoire maritime, j’ai vu un nouveau monde s’ouvrir. Et à chaque rencontre, c’était ainsi », confie Terexa Lekumberri, dont le parcours universitaire en anthropologie sociale et culturelle lui avait déjà permis d’approfondir les thèmes liés à la société basque et au patrimoine.

Des richesses ethnographiques

À chaque nouvel entretien en basque, des richesses ethnographiques s’offrent à elle. « L’ambition du départ était de recueillir les témoignages avant que la mémoire ne disparaisse, précise-t-elle. Les personnes âgées me touchent car elles nous renvoient à l’échelle du temps. Dans nos échanges, elles reviennent toujours à leur jeunesse, au temps qui passe. Et l’on se rend compte qu’il en sera ainsi pour nous. Cela confère beaucoup d’humilité à l’exercice. » Bascophone, fille d’agriculteurs ancrée dans ses terres d’Ortzaize et proche des gens, Terexa a mis d’elle dans chacune de ses recherches. De quoi convaincre celles et ceux qui, pudiques, n’osaient pas se dévoiler. De ces portraits, difficile d’en faire émerger certains. Elle ne le souhaite d’ailleurs pas. « Tous m’ont touchée, et avec eux sont remontés la vie dans les villages, les métiers d’antan : forgeron, charron, bouilleur de cru, meunier, charbonnier, sabotier, lavandière… C’est de notre mémoire collective dont on parle ici. »

450 tranches de vies

Plus de 450 personnes se sont ainsi prêtées à l’exercice, depuis les premiers enregistrements en Amikuze en 2007, puis en divers territoires : Garazi-Baigorri, Saint-Jean-de-Luz-Ciboure, Soule, Oztibarre-Iholdi… Ou encore dans le cadre de déclinaisons thématiques : les gens de la mer, la danse basque, l'industrie de la chaussure à Hasparren (1950-1970), la sandale à Mauléon, etc. Ces rencontres filmées, empreintes d’humanité, narrent l’histoire du Pays Basque, « d’un pays que nous aimons, qui nous façonne ». « C’est un peu de leur vie, et de celle de mes parents agriculteurs, de nos ancêtres que je retrouve à travers eux. » Pour les familles des personnes interviewées, l’assurance de garder une empreinte visuelle et sonore de leurs anciens, une parole. Le son est important quand il ne reste plus rien.

À découvrir sur mintzoak.eus

Les extraits de témoignages ayant servis aux expositions sont visibles sur « mintzoak.eus, le portail de la mémoire orale du Pays Basque nord ». À travers eux, c’est aussi de la préservation de l’euskara, langue maternelle de Terexa, dont il est question. « Tellement de dialectes en ressortent, une vraie richesse linguistique. Cela a aussi été un travail incroyable réalisé par les traducteurs. » L’occasion pour elle de remercier l’équipe de l’Institut Culturel Basque, les directeurs, Pantxoa Etchegoin, puis Johañe Etchebest. Elle sait que le travail de collecte perdurera avec Mathias Olaso, aidé d’Argitxu Camus-Etchecopar. Elle rappelle aussi d’autres initiatives accompagnées. « En Iholdi-Oztibarre, une collecte participative lancée avec Kanaldude a donné lieu à un documentaire : « Oztibartarrak lekuko ». Sur Bidart, une expérience menée avec « L’Atelier des Jours à Venir » est visible à la médiathèque. Puiser dans les arcanes du passé a également poussé certaines personnes filmées à aller plus loin dans leur histoire personnelle, à écrire des livres…

Des histoires plus intimes

Femme engagée, Terexa Lekumberri reste attentive à l’évolution de la place des femmes dans la société basque, thème auquel elle avait déjà consacré sa thèse en 1990(2). « À l’époque, j’en concluais que les femmes étaient actrices du changement social. C’est une évidence », sourit-elle. À l’heure de la retraite, Terexa Lekumberri reconnaît avoir eu de la chance. « Ce travail m’a passionnée, j’y ai donné une grande partie de ce que je suis. Quand vous travaillez dans une institution comme l’Institut Culturel Basque, vous avez un statut social lié au travail que vous menez. À la retraite, cette « coquille » disparaît. Il ne reste plus que le cœur de ce qui vous constitue réellement : dans mon cas, ce souci d’aller puiser dans l’histoire de notre pays. »

« Il reste tant à faire, poursuit Terexa. Rien que dans mon village, Ossès, il y aurait encore tellement à raconter. Et c’est ainsi pour chaque village, pour chaque pan de l’histoire du Pays Basque. » Dans l’avenir, elle envisagerait d’aller vers « des histoires plus cachées, plus intimes, reflets d’un pays à l’histoire parfois dure ». Terexa se réjouit d’ailleurs de la prochaine exposition de l’Institut Culturel Basque courant 2027, forte d’une soixantaine de témoignages, sur les transformations sociales, politiques, culturelles et économiques du Pays Basque de ces soixante dernières années. Elle y a participé avant de partir à la retraite, en toute discrétion.

1. Le fonds Eleketa est propriété du Département.

2. « Femmes basques et société contemporaine. Rupture et continuité. Étude menée en Pays Basque intérieur : Baigorri et ses environs. »